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42, l'école de Xavier Niel : le point de vue de ceux qui l'ont vécue de l'intérieur

L’école 42, retour sur investissement ?

Le point de vue de ceux qui ont vécu le système de l’intérieur

CultureEntrepriseSociétéTechnologies

42 en quelques points

En Novembre prochain s’ouvrira dans la Silicon Valley la petite soeur de la fameuse école informatique 42. L’occasion pour Optimarket de faire un bref retour sur ce système d’éducation atypique créé par Xavier Niel, patron de free et Nicolas Sadirac, créateur de l’Epitech.  Kwame Yamgnane et Florian Bucher, anciens cadres de cette même Epitech sont également associés dans l’aventure.

Ouverte en mars 2013, on compte environ 850 étudiants à l’inscription chaque année. Ceux-ci doivent avoir entre 18 et 30 ans ou être en dernière année de lycée. Aucun diplôme ne leur est demandé.

L’admission se fait sur deux sélections : la première est basée sur une série de tests via le site de l’école afin d’évaluer leur capacités dans différents domaines. Sont privilégiés ici des valeurs comme l’ esprit d’équipe, la logique, la déduction, etc. Vient ensuite la seconde sélection, ou « Piscine », surnommée ainsi pour sa capacité à noyer les moins téméraires. Elle comprend un mois d’évaluations sur ordinateur et de travaux pratiques intensifs, soumis aux corrections de la « moulinette ».

On ne trouve aucun professeur dans cette école atypique, car son fonctionnement repose uniquement sur l’autonomie des élèves. Ils sont donc poussés à apprendre par eux mêmes via diverses méthodes de travail.

Par exemple, les consignes données ne sont jamais clairement établies, ce qui pousse l’étudiant à définir par lui même, ou en groupe de travail le cas échéant, l’objectif final à atteindre. Il doit également trouver la meilleure méthode pour atteindre ce but en cherchant sur Internet ou en débattant avec les autres candidats.

Leur temps de travail est totalement libre et se gère de manière indépendante : le tout est de ne pas prendre de retard si l’on s’octroie des plages de repos.

On assiste ainsi à une véritable rupture du système d’éducation académique français par la mise en application de l’apprentissage peer-to-peer. En effet les étudiants se corrigent entre eux en suivant une grille d’évaluation qui leur est fournie. L’élève devient ainsi son propre professeur, allant même à décider quand il estime avoir suffisamment appris et pouvoir quitter l’école. Par ailleurs, le diplôme n’est pas reconnu mais de nombreuses entreprises reconnaissent les valeurs de ce type d’enseignement et n’hésitent pas à faire les yeux doux aux étudiants sortants. Cette expérience hors norme entraine indéniablement une évolution personnelle autant dans le domaine concret du coding que dans les comportements liés au travail en général.

L’échange

Guillaume Bersac, fraichement sorti de 42 et Laurène Castor, passée par la Piscine en 2013 nous font un retour sur leur expérience :

Bonjour Laurène et Guillaume,  est-ce que vous pouvez nous en dire plus, quel est votre parcours professionnel ?

GB : J’étais toujours étudiant avant de venir à 42.

LC : Cela fait quelques années, que j’essaie d’adopter une attitude intrapreneuriale (me créer ma place/ma valeur quand je travaille au sein d’une organisation ou bien tout simplement (ré)inventer mon métier au jour le jour.
J’ai quitté un CDI il y a deux ans pour être freelance, je travaille aujourd’hui pour des start-up du monde de l’éducation, en tant qu’éditeur de contenu la plupart du temps, ou en support aux fonctions de communication (CM, blogs…)
J’interviens de temps en temps lors de conférences (grandes écoles, TEDx, etc.) pour partager ma vision de l’éducation du futur. En parallèle, j’essaie de tenir à jour mes blogs (sur l’éducation / créativité ET prospectives) et écris un roman (je réfléchis actuellement aux moyens dont je dispose pour éventuellement gagner ma vie ainsi) En bref, ma vie professionnelle est un composée de plusieurs activités qui me passionnent.

À quel moment l’école 42 est arrivée sur votre parcours ? Quelle a été l’impulsion qui vous a poussé à suivre ce cursus?

GB : J’étais étudiant en Miage (informatique de gestion) avant d’être à 42. Le niveau informatique était très faible et je m’ennuyais parce que j’apprenais plus sur l’informatique dans mes projets perso qu’à l’université. C’est à ce moment là que j’ai appris que 42 ouvrait.

LC : Lorsque j’étais salariée, je travaillais au sein d’une école de commerce qui cherchait à repenser sa pédagogie et à l’orienter vers les besoins du futur. Naturellement, j’avais, en outre d’un travail de conception de programmes innovants, une posture de veille permanente sur ce qui se fait et apparait dans l’univers de l’éducation et de la pédagogie en général. C’est à ce moment qu’est apparu 42 dans l’écosystème éducatif alternatif. Peu d’information était disponible sur leur site internet, j’ai donc décidé de m’y inscrire pour en savoir plus. J’ai passé les étapes de sélection et me suis retrouvée dans la piscine (épreuve d’admission à 42) que j’ai justifié comme une mission d’immersion en accord avec l’entreprise dans laquelle je travaillais, afin de tester en réel les effets de la pédagogie 42 = voir si j’étais capable en tant que néophyte d’apprendre à coder.

Y a t’il eu un décalage entre vos attentes et la réalité de l’école?

GB : On nous avait vendu 42 comme une « école de génie ». Je m’attendais donc à un environnement élitiste et une école très exigeante. En réalité l’ambiance de travail à 42 est très légère. Les projets à rendre représentent un vrai challenge, mais le fait que l’on soit complètement libre fait que de nombreuses personnes ne se mettent pas la pression. Si de très bon éléments sortiront de 42, beaucoup d’éléments médiocres en sortiront aussi (dans l’état actuel de la pédagogie de 42 qui évolue vite).
Ceci dit ce constat ne s’applique pas que à 42, mais à l’ensemble des écoles d’informatique de ce que je peux en entendre. L’avantage de 42, c’est que vu le nombre de projets à faire, un élève de 42 sait forcément programmer. C’est loin d’être le cas de toutes les écoles d’informatique.

LC : Il n’y a pas tellement eu de décalage entre mes attentes et la réalité de l’école : je savais que j’allais plonger dans un autre monde et une autre culture (l’univers du « geek » (mais je n’aime pas dire geek) aussi varié et riche que possible au sein de cette piscine 42 (culture du code, du jeu vidéo, du comics…) et j’ai adoré rencontrer et discuter avec les autres nageurs. En revanche, je me suis avérée peu douée et/ou peu intéressée pour le code et je n’ai pas été retenue pour intégrer 42. Mon manque de travail a affecté ma progression au profit de mon « travail » de reporter (j’ai raconté au jour le jour mon quotidien à 42 sur mon blog).

Selon vous, qu’est-ce qui vous a permis d’avancer au sein de 42, dans quelles ressources avez-vous du puiser ?

GB : Google, Wikipedia

LC : Ce qui est fondamental pour progresser à 42, c’est la culture du collaboratif/du groupe : tout seul dans son coin on ne s’en sort pas. Tous les projets et exercices sont corrigés par les pairs, ce qui fait que l’on est obligé d’être social, de poser des questions, de réfléchir ensemble, pour :

  • s’intégrer dans l’école,
  • assimiler les fondamentaux du code,
  • embrasser le concept du problem-solving : il n’y pas pas d’enseignant, ni de cours ; un exercice commence par un problème. Par là même, discuter, expliquer aux apprenants moins bons que soi, et se faire expliquer par les autres apprenants qui sont meilleurs que soi est crucial pour comprendre et évoluer rapidement.

Qu’est-ce qui vous as manqué ?

GB : Il n’y a pas d’enseignement de la théories informatique. On est forcément amené à s’y intéresser au cours du cursus, et c’est loin d’être indispensable pour le programmeur lambda, mais c’est important si on veut devenir excellent. Pareil pour les maths qui sont utiles dans quelques domaines (assez rares) de l’informatique. On n’apprend pas suffisamment les bonnes pratiques de programmation, mais je pense que 42 fait déjà plus que 95% des écoles dans ce sens (utilisation obligatoire de git, norminette…). De plus, à 42 on est censé être autodidacte et il y a de très bon livres pour apprendre tout cela par soi-même.

LC : Les filles !
Malheureusement, il y a peu de filles à 42 (dans le monde de l’informatique en général d’ailleurs) et je me sentais un peu seule, parfois un peu incomprise, c’était lié je crois à une façon d’envisager le code et sa compréhension selon une autre logique, sans doute féminine, si cela existe.
Paradoxalement, au départ, parmi les premiers programmeurs, il y avait beaucoup de femmes ! Et elles ont progressivement évacué ce monde pour des raisons en partie sociologique et pour d’autres raisons qui m’échappent un peu. Quoi qu’il en soit, les femmes essaient aujourd’hui de réintégrer leur place dans ce monde qui est devenu tristement un peu « sexiste », et beaucoup sont complexées (dont moi) sur leur capacités à se faire leur place dans le domaine.

En quoi 42 a modifié votre manière de travailler et votre vision du monde du travail ?

GB : Étant totalement autonome, avancer dans les projets réclame une grande autonomie. En plus de la programmation, 42 m’a appris l’auto discipline. Les horaires, je me les suis imposé moi-même. J’allais 6 fois par semaine à 42 pour des sessions de 5-8 heures sans que personne ne m’impose quoi que ce soit. C’est je pense le vrai secret de la réussite à 42 : l’auto-discipline, bien plus que l’intelligence.

LC : 42 est une école non diplomante/non certifiante et non reconnue par l’état… et pourtant qui « fabrique » de nombreux développeurs très demandés sur le marché de l’emploi. Je pense que ce constat m’indique que les choses bougent, changent, et que suivre un parcours préconçu et trop normé, standardisé n’aidera plus tellement les individus à l’avenir. Ca a teinté d’optimisme ma vision du travail je dirais : je me crée mon chemin et j’essaie d’avancer avec sérénité dans un monde en mouvement, rempli d’incertains.

Recommanderiez vous cette expérience ?

GB : Personnellement, le bilan de mon expérience à 42 est très positif. 42 à fait de moi un bon programmeur (confirmé par mon employeur). Mais si il l’a fait, c’est parce que j’aime vraiment programmer. Cette école ne conviendra pas à tout le monde. Si vous n’aimez pas programmer, si vous n’êtes pas le genre de personne qui aime se renseigner sur les dernières technologies, qui aimes faire et projets perso, vous n’êtes pas fait pour 42. Probablement pas au monde de la programmation d’ailleurs.
42 est une école pour les autodidactes.

LC : Oui je la recommande, c’est une immersion intensive qui permet de se jeter dans le code et qui offre la possibilité de progresser extrêmement vite.

Pouvez-vous nous décrire une journée de travail type aujourd’hui ?

GB : On vient à l’école quand on veut (d’ailleurs ce n’est même pas obligatoire, on peut travailler de chez soi, voire pas du tout). On travaille autant que l’on veut sur les projets de son choix (à choisir selon un arbre de progression dans l’intranet de l’école). On fait autant de pauses que l’on veut et on part quand on veut.

LC : Ce n’est pas facile, cela change souvent. C’est plus simple de décrire une semaine type :

  • 4 jours par semaine, je travaille pour une ou des start-up de l’éducation pour de la création de contenu et ingénierie pédagogique.
  • Les soirs, j’avance sur mes blogs (veille, recherche et rédaction d’articles en rapport avec l’éducation ou la prospective).
  • 1 jour par semaine, j’avance sur mon roman
  • Le week-end, j’essaie de rattraper les lectures sur lesquelles malheureusement j’accumule du retard (livres, magazines spécialisés…) dans le but de me tenir à jour sur les tendances actuelles.

Quel est le projet que vous aimeriez développer à l’avenir ?

GB : Je suis actuellement en train de me former sur le langage de programmation Scala pour l’emploi que je viens de trouver.

LC : Je parle ici d’un avenir à long terme (car je n’en suis pas du tout là aujourd’hui), mais je crois que j’aimerais monter une école Montessori ou quelque chose du genre, ou en tout cas « descendre » les couches du système éducatif pour atteindre des apprenants beaucoup plus jeunes.
En effet, aujourd’hui, je travaille principalement pour du contenu qui intéresse les adultes (formation continue, enseignement supérieur, développement personnel), mais un jour j’aimerais revenir à la base, à l’âge où tout se forme et où tout est important, ces moments où la capacité à penser de façon divergente, à être créatif, est la plus malléable, plastique et transmissible.


Guillaume Bersac est actuellement Consultant chez Carbon IT depuis sa sortie de 42.

Son blog 42

Son profil LinkedIn

Laurène Castor est fondatrice d’Édutopies

Son blog 42   

Edutopies

Propos recueillis par Irène Tardif

Wording

La Moulinette

La Moulinette est le système de correction de l'école 42. Elle permet de compter les points obtenus lors d'un exercice via un correcteur automatique.

P2P (peer-to-peer ou pair à pair)

Si l’on parle en terme d’imagerie informatique, le P2P est un modèle où chaque client est aussi serveur. C’est à dire que l’information ne part plus d’une seule source-mère, mais qu’elle est partagée sur une multitude de serveurs différents qui possèdent tous la source de l’information.

Intrapreunariat

Concept visant à favoriser l’entreprenariat au sein même d’une entreprise. Ainsi en favorisant l’esprit d’initiative des employés, d’importantes structures peuvent développer ou préserver leur culture d’innovation.

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